Un journal c’est aussi […] une juxtaposition de centres d’intérêts

« Un journal c’est aussi un peu les « carottes du journalisme ». C’est-à-dire qu’il s’agit d’une juxtaposition de centres d’intérêts, juxtaposition quasiment obsessionnelle et compulsive des gens qui constituent et écrivent le journal. Me concernant, il se trouve que j’ai beaucoup travaillé sur la France périphérique ces dernières années. Donc c’est quelque-chose qui m’a personnellement intéressé dès le début. Dès le mois de novembre, nous nous sommes demandés non pas quelle était la taille de la mobilisation, mais quel était le sens de cette mobilisation. Et encore aujourd’hui, personne n’est véritablement capable de dire quel est le sens de cette mobilisation tant le mouvement est protéiforme et divers. Donc nous nous sommes demandés s’il s’agissait d’une forme de réveil identitaire de la France périphérique. » Journaliste, Le Point.

 

On s’est dit que ça allait exploser quelque-part

« Les gilets jaunes constituent un cas particulier. Cela fait plusieurs mois que l’on se dit qu’il y a un moment où le gouvernement aura à faire face à un mouvement qui va agréger des mécontentements très forts, notamment de la part des actionnaires, des gens du travail… On s’est dit que ça allait exploser quelque-part. Nous avions donc un œil sur le mouvement des Gilets jaunes, notamment la première journée qui était le 17 novembre. On s’est dit que ça pouvait faire du bruit, que ça pouvait poser problème au gouvernement. On a donc lancé des reportages sur les préparatifs de ce mouvement, dès le 12 novembre. » Journaliste 2, Mediapart.

 

Nous avions conscience qu’il y avait quelque chose d’énorme qui se préparait

« C’est une fierté pour Check News car nous avons été le premier média à écrire sur les gilets jaunes, avant même que cela ne monte en puissance. Les gilets jaunes sont partis d’une lutte contre la hausse des prix du carburant le 16 novembre. Le premier papier que nous avons écrit à propos de ce mouvement date de fin octobre, nous avions répondu à une question sur le rassemblement et sur les personnes derrière ce rassemblement. On s’est rendu compte rapidement grâce à Facebook que le mouvement prenait beaucoup d’ampleur mais, à cette époque, nous ne nous doutions pas que cela prendrait d’aussi grandes proportions. Par le fait d’avoir des remontées de la part des internautes nous avions conscience qu’il y avait quelque chose d’énorme qui se préparait pour le 16 novembre. On a donc vu le mouvement monter mais sur la continuité je pense que tous les médias ont été un peu dépassés par l’ampleur du mouvement des gilets jaunes et par sa durée. » Journaliste, Libération.

 

Les actionnaires ont tout intérêt à ne pas faire de la pub à un mouvement aussi populaire

« On sait la concentration importante des médias détenus par quelques gros actionnaires, qui ne sont pas par ailleurs d’origine professionnelle médiatique. Donc ces actionnaires-là ont tout intérêt, sachant qu’ils sont actionnaires de pas mal de médias, à ne pas faire de la pub à un mouvement aussi populaire tel qu’il s’est présenté dès les premières semaines en novembre. Je pense que cette concentration des médias fait que les rédactions en chef ont soit sous-estimé l’ampleur parce qu’elles étaient elles-mêmes dans d’autres problématiques d’actualité, soit parce qu’elles ont eu clairement des directives pour ne pas traiter ce mouvement qui était en pleine émergence et qui était pourtant annoncé par d’autres médias libres. »  Journaliste, ex-La Marseillaise

 

Ce qu’on sentait, c’est que les gens en avaient marre

« Au tout début, de toute façon on ne peut pas savoir ce qui va se passer. Moi, je travaillais le week-end du 17 novembre 2018, je m’en souviens. Je me suis levée à 5h du matin pour éviter d’être coincée dans Rochefort à cause des barrages annoncés. Je voulais y aller tôt afin d’aller en ville déposer ma voiture et me balader pour aller à la rencontre des gens. Finalement, je me suis arrêtée au premier rond-point. Tout s’est super bien passé, j’ai fait des vidéos, des interviews. J’ai passé toute la journée à faire le tour, de rond-point en rond-point. […] On était bien sur le pont, on avait été préparés à faire beaucoup d’heures ce jour-là, avec des renforts. Donc on était prêts à ce que ce soit un phénomène d’ampleur. Après, dire qu’on savait que ça allait autant durer, ce n’est pas le cas ! Ce qu’on sentait, c’est que les gens en avaient marre. Je reconnais qu’ils sont partis de la protestation sur les taxes sur le carburant pour ensuite élargir beaucoup plus les revendications.» Journaliste, Sud-Ouest.

 

Le sujet des gilets jaunes a été évidemment anticipé

Le sujet des gilets jaunes a été évidemment anticipé par les rédactions du Bien public avant qu’il ne fasse surface. Le malaise social a fait l’objet de nombreux sujets bien avant le mouvement. La rédaction n’y a pas échappé. » Journaliste, Le Bien public.

 

L’équipe du Huffpost n’a pas réellement anticipé ce mouvement social

« L’équipe du Huffpost n’a pas réellement anticipé ce mouvement social. Au départ avec la réforme de l’hydrocarbure, la rédaction a observé sur les réseaux sociaux des appels à des manifestations, comme il y en a souvent d’ailleurs, sans penser à une telle ampleur. » Journaliste, Le Huffington Post.

 

J’ai vite vu que c’était quelque chose d’important

« C’était en novembre je pense, c’est vrai que depuis qu’on a vu apparaitre la pétition de Priscillia Ludosky autour de mi-octobre, j’ai vite vu que c’était quelque chose d’important. Après l’article du Parisien, on a vu la pétition qui a explosé, que tout ça foisonnait sur les réseaux sociaux, notamment Facebook. Donc on a vu qu’il y avait une colère qui visiblement était en train de monter, donc c’est un sujet dont on s’est emparé en effet. On a essayé de le raconter. Les médias n’avaient sûrement pas assez mis en lumière cette hausse du carburant, peut-être parce que les gens dans ces médias basés à Paris utilisent peu ou très peu la voiture, beaucoup utilisent les transports en commun. L’ampleur était difficile à évaluer au début du mouvement. Après je pense que même pour les médias régionaux, il y a pu avoir des difficultés à comprendre que ce ras-le-bol allait finir en révolte sociale.» Journaliste, Le Journal du Dimanche.

 

Nous n’avions aucune idée de ce à quoi ça allait ressembler…

« Nous traitons la question des Gilets jaunes depuis le début, même si on a été surpris comme tout le monde par l’ampleur de ce mouvement. D’ailleurs, lors de ce fameux 17 novembre, nous n’avions aucune idée de ce à quoi ça allait ressembler, nous n’avions pas alors de dispositif très clair. » Journaliste 1, Mediapart.

 

Pour moi, c’est une séquence qui s’est inscrite dans mon travail

« J’ai du mal à dire que j’ai suivi le mouvement des Gilets jaunes. Pour moi, c’est une séquence qui s’est inscrite dans mon travail. Il me paraissait néanmoins inconcevable de suivre le mouvement depuis Paris, compte tenu du travail que j’avais amorcé à Denain. C’est donc naturellement et dès l’acte II du 24 novembre que j’ai retrouvé certaines familles que je suivais à Denain, pour interroger d’une part celles qui n’étaient pas mobilisées et voir comment elles vivaient cela et, d’autre part, pour suivre celles qui se rattachaient directement aux cortèges des Gilets jaunes. Aussi, dans mon métier, il m’est primordial d’être autant présent dans les cuisines des particuliers – puisque c’est dans l’intimité que l’on cerne la complexité d’un Homme – que sur les ronds-points. Par exemple, j’ai tenu à documenter le quotidien d’une ménagère qui regarde tous les samedis BFM et qui commente les rassemblements en direct : cette mobilisation à huis-clos fait elle-aussi partie intégrante du mouvement. En fait, ce qui m’intéressait réellement, c’est de remonter le fil qui a conduit une partie des Français à se rallier à ce moment-là précis. Mon angle a donc été de rester sur un terrain que je connaissais déjà. » Journaliste photographe.

 

Ce que les experts en disent

Ce mouvement a été sous-estimé par tout le monde

« Ce mouvement a été sous-estimé par tout le monde. C’était quelque chose de totalement inédit, qui surprenait par sa composition sociale, par les catégories sociales qui se mobilisent à ce moment-là. On peut faire une comparaison avec un autre mouvement, qui a été beaucoup contesté au niveau de son traitement médiatique : le grand mouvement syndical de 1995 sur la réforme de la sécurité sociale. Mouvement qui a mené à une grève générale et à un blocage du pays. Là, il y a eu un débat qui portait sur la nature de la réforme, sur les revendications des syndicats, leur réalisme ou leur irréalisme. »

Jean-Marie Charon est un sociologue français qui se spécialisé sur la question du journalisme et des médias

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